Histoire de la Cosa Nostra

Histoire de la Cosa Nostra
C'est l'assassinat en 1982 du général Dalla Chiesa, l'homme qui portait tous les espoirs des Siciliens dans la lutte contre la Mafia, qui, par les manifestations que son enterrement suscita, contraignit les pouvoirs publics à prendre vraiment tous les moyens pour rétablir un état de droit dans l'île. Philippe Conrad, historien, nous rappelle comment à ses origines « l'honorable société », premier nom de la Mafia et produit des traditions locales, fut d'abord un moyen pour les insulaires de résister aux différents envahisseurs qui se sont succédé dans son histoire et de protester contre la désaffection dont ils étaient l'objet de la part du pouvoir central. Cependant, le contre-pouvoir du départ devint un « système parallèle d'autorité » qui se substitua au pouvoir local jusqu'à constituer un État dans l'État. La lutte contre la Mafia, malgré les ripostes sanglantes dont sont l'objet les magistrats, policiers et journalistes, continue encore en Italie.

Le soir tombe sur Palerme – en ce vendredi 3 septembre 1982 – quand le général Carlo Alberto Dalla Chiesa quitte la préfecture en compagnie de son épouse. Ils montent à bord d'une Fiat blanche et s'éloignent, suivis par une autre voiture que conduit un agent de sécurité chargé de leur protection. Quelques centaines de mètres plus loin, rue Carini, le véhicule se retrouve entouré en quelques instants par une motocyclette et par deux voitures dont les occupants ouvrent immédiatement le feu. Touchés à la tête, le général et sa femme sont tués sur le coup ; l'agent de sécurité qui accourt est abattu à son tour. Celui en qui les Palermitains honnêtes mettaient tous leurs espoirs pour en finir avec la « pieuvre » est ainsi impitoyablement éliminé, mais cet assassinat est perçu par l'opinion italienne comme un défi insupportable lancé à l'État de droit et cette fois, le gouvernement de Rome se voit contraint d'intensifier la lutte contre le crime organisé. Le jour des obsèques des victimes, l'archevêque de Palerme, Mgr Pappalardo n'hésite pas à mettre en cause les pouvoirs publics alors que le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur, violemment conspués par la foule, ne doivent leur salut qu'à une prompte retraite en voiture blindée...

Le règne de la terreur mafieuse
Le scandale de la loge P2, la mort suspecte d'un banquier du Vatican, les questions relatives au terrorisme rouge ou noir avaient déjà sérieusement entamé la crédibilité de l'État italien, mais la mort tragique de celui qui était venu à bout des Brigades rouges et en qui la population mettait tous ses espoirs pour rétablir en Sicile la force de la loi apparaît comme « le crime de trop ». Le général Dalla Chiesa n'est pas la première victime de la Mafia, loin s'en faut, mais celle-ci, longtemps soucieuse de discrétion, répond désormais de manière spectaculaire, voire provocatrice, aux menaces que font peser sur elle policiers et magistrats.

En juin 1963, sept carabiniers sont déchiquetés dans l'explosion d'une voiture piégée. En 1970, un journaliste est éliminé, sans doute parce qu'il s'intéressait de trop près aux conditions dans lesquelles avait disparu en 1962 le « roi du pétrole » italien, Enrico Mattei. En mai 1971, un procureur de la République, Pietro Scaglione, est abattu avec son chauffeur ; c'est une première, car la Mafia s'arrangeait jusque-là pour acheter des magistrats de cette importance ou pour exercer sur eux des pressions suffisamment fortes. Le colonel de carabiniers Giuseppe Russo et un journaliste trop curieux à propos de l'administration de la région autonome de Sicile tombent à leur tour. Michele Reina, secrétaire du parti démocrate-chrétien à Palerme, et Boris Giuliano, le chef de la brigade antigang qui avait porté de sérieux coups à la Sicilian Connection, sont les victimes suivantes et le successeur de Giuliano, Emmanuele Basile, connaît le même sort. En 1980, c'est le banquier de la Mafia, Michele Sindona, qui meurt en prison dans des conditions suspectes, avant l'ouverture de son procès. À peu près au même moment, le député Cesare Terranova, membre de la commission anti-Mafia, est assassiné, de même que le démocrate-chrétien Piersanti Matarelle qui dénonçait les liens entretenus par son parti avec « l'Honorable Société ». L'année 1980 voit également le meurtre de Gaetano Costa, le procureur de la République du tribunal de Palerme qui avait fait arrêter soixante-dix « hommes d'honneur », mais aussi, à Marseille, celui du juge Michel qui avait entrepris de débusquer les réseaux du trafic de drogue agissant entre l'Italie, la France et les États-Unis. Le 30 avril 1982, c'est le député sicilien Pio La Torre qui est abattu pour avoir présenté un projet de loi permettant de confisquer tous les biens suspects et créant le délit « d'association mafieuse » que les magistrats pourront interpréter de manière très extensive. Le printemps de 1982 voit également la mort de cinq carabiniers et celle d'un médecin légiste trop soucieux d'identifier les empreintes digitales d'un tueur.

C'est dans ces circonstances dramatiques que le gouvernement décide de confier la préfecture de Palerme au général Dalla Chiesa qui, à la suite de l'assassinat d'Aldo Moro, a su utiliser avec succès les pleins pouvoirs qui lui ont été confiés pour venir à bout de la terreur que, depuis plusieurs années, les Brigades rouges faisaient régner en Italie. Il arrive à Palerme en mai... pour l'enterrement de Pio La Torre. Piémontais, le général a déjà effectué deux séjours en Sicile et il sait comment porter des coups significatifs à la Mafia, mais il ne reçoit pas du gouvernement de Giovanni Spadolini tout le soutien souhaité. Il voudrait pouvoir enquêter sur les patrimoines des suspects, en Sicile et dans toute l'Italie, grâce à une coordination rapide des différents services concernés, mais les pouvoirs locaux s'inquiètent et leurs représentants font pression sur les ministères romains pour paralyser l'action du général. Celui-ci cherche l'appui de la presse et de l'opinion et multiplie les contacts directs avec la « société civile » sicilienne. Il espère ainsi changer l'état d'esprit des gens vis-à-vis de la Mafia et marque des points auprès de l'Église, des syndicats et d'une partie de la jeunesse qu'exaspèrent les ravages effectués par le trafic de drogue. Tous ceux là sont accablés par l'attentat de la rue Carini, mais, cette fois, les plus hauts responsables de l'État semblent décidés à relever le défi. L'ancien chef de la sûreté intérieure, Emmanuele de Francesco, est envoyé sur place avec tous les pouvoirs et la loi réclamée par Pio La Torre est enfin votée.

Il en faut davantage pour impressionner l'adversaire et au cours des mois qui suivent, les représentants de la puissance publique ou de la presse indépendante paient encore un lourd tribut : un capitaine de carabiniers, le doyen des juges d'instruction de Palerme, Rocco Chinnici, l'écrivain catanais Giuseppe Fava, le journaliste turinois Bruno Caccia qui enquêtait sur les ramifications de la Cosa Nostra dans le nord de l'Italie, un sénateur et un industriel refusant d'être rackettés sont assassinés, ainsi que plusieurs responsables de la police en Sicile. Plus chanceux que l'un de ses prédécesseurs, le substitut du procureur de Trapani, qui venait de démanteler un laboratoire de fabrication d'héroïne, échappe miraculeusement à un attentat, mais en ce début des années 1980, la violence mafieuse semble redoubler d'intense terrorisme des Brigades rouges au cours les « années de plomb » de la décennie 1970 – paraît impuissante à juguler le péril. L'adversaire est en effet de taille et le mal est ancien.


Un produit de l'histoire sicilienne
C'est sur un terreau anthropologique et historique bien particulier qu'est née et a fleuri la Mafia. Elle est étroitement liée aux réalités politiques et sociales d'une Sicile longtemps soumise à des maîtres étrangers tels que les Byzantins, musulmans, Normands, Souabes, Angevins, Aragonais, Espagnols, Bourbons de Naples et enfin, Piémontais une fois réalisée l'unité italienne, un pays toujours soucieux de préserver son autonomie et qui construit, au XIXe siècle, une société parallèle garante de la résistance à l'étranger, fondée sur tout un système de références archaïques et féodales. Celles-ci sont aisément identifiables : hiérarchie immuable, respect presque religieux pour le chef réputé infaillible, justice immédiate et expéditive reposant sur un code non écrit où la parole fait loi, sens du groupe, depuis les « familles » se partageant le contrôle d'une ville jusqu'à la « sicilianité » à défendre coûte que coûte contre les intrusions des pouvoirs extérieurs ou contre toute tentative d'un État centralisé cherchant à imposer son autorité. Ajoutés au culte de la virilité et à celui du secret, tous ces éléments composent dans leur simplicité, leur théâtralité et leur violence le ciment d'une contre-société qui finit par se confondre, sur fond de corruption et de pouvoir parallèle, avec la société tout court.

Dès 1838, bien avant la réalisation de l'unité italienne, le procureur général représentant à Trapani la justice du royaume bourbonien et napolitain des Deux-Siciles constatait « qu'il n'y a pas d'employé en Sicile qui ne se prosterne au simple signe d'un homme autoritaire et qui n'ait pensé tirer profit de sa charge. Cette corruption générale a conduit le peuple à recourir à des remèdes tout à fait étranges et dangereux. Il y a dans beaucoup de localités des fraternités, des sortes de sectes qui se disent des partis, sans réunions, sans autre lien que celui de la dépendance par rapport à un chef, qui est ici un propriétaire terrien, là un archiprêtre. Une caisse commune convient aux besoins, tantôt de faire un fonctionnaire, tantôt de le gagner, tantôt de le protéger, tantôt d'inculper un innocent. Le peuple en est venu à s'entendre avec les coupables. Lorsqu'il se produit des vols, on voit apparaître des médiateurs qui proposent des transactions pour la récupération des objets ou du bétail volés. Beaucoup de magistrats de rang élevé couvrent cette fraternité d'une protection impénétrable... Au centre de cet état de dissolution, il y a une capitale, avec son luxe et ses prétentions féodales en plein XIXe siècle. Une ville où vivent quarante mille propriétaires dont la subsistance dépend du luxe et du caprice des grands. Dans ce nombril de la Sicile [il s'agit de Palerme], on vend les charges publiques, on corrompt la justice, on fomente l'ignorance... »

La réalité de la Mafia est, on le voit, antérieure au rattachement de la Sicile au jeune royaume d'Italie et c'est dans la tradition du banditisme local, parfois confondu avec la rébellion contre l'ordre établi, qu'il faut chercher ses origines, chez ces « primitifs de la révolte » si bien étudiés par l'historien britannique Éric Hobsbawm. Ce « temps des brigands » renvoie à la fin du XVIIIe siècle, à l'insurrection palermitaine de 1820, au soulèvement de 1848, au débarquement garibaldien de 1860 et à la révolte qui embrase de nouveau Palerme en 1866 et s'étend alors dans tout l'ouest de l'île, marquée par l'assassinat du commissaire de Monreale et par le massacre sauvage des carabiniers de Boccadifalco. La répression « piémontaise » permet de rétablir l'ordre, mais quand un groupe de parlementaires italiens se rend en Sicile en 1867 pour y enquêter sur l'insécurité qui règne dans l'île et sur l'hostilité manifestée par la population aux représentants du gouvernement de Florence, il constate que délinquance et dissidence politique sont nées de la désillusion des Siciliens, déçus par l'annexion au nouveau royaume. Ces mêmes députés n'emploient pas encore le terme de « Mafia » qui s'imposera ensuite et dont l'origine demeure mystérieuse, même si certains penchent pour une piste arabe : les musulmans venus de l'actuelle Tunisie ont occupé l'île au IXe siècle et n'en ont été complètement expulsés qu'au XIe, siècle à l'époque où Frédéric II de Hohenstaufen régnait à Palerme. Mafia viendrait de màhfal, qui désigne « l'assemblée », ou de mahyàs qui signifie « protéger » ou « défendre ».

Il s'agit bien pour les Siciliens de se défendre face à un État qui impose une fiscalité beaucoup plus lourde que celle de l'ancien régime bourbonien, alors que les investissements décidés par le gouvernement installé à Florence puis à Rome vont en priorité au Piémont et à la Lombardie. Le débarquement à Marsala, en 1860, de « l'expédition des Mille » conduite par Garibaldi avait fait naître quelques espoirs de réforme agraire et de transformation sociale, mais l'immobilisme avait finalement triomphé et le député sicilien Francesco Crispi – qui se fera plus tard le champion malheureux de l'expansion coloniale italienne – n'hésitait pas alors à proclamer que la population insulaire détestait le gouvernement de Rome, qu'elle considérait comme bien pire que celui des Bourbons de Naples.


La mise en place d'un « système parallèle d'autorité »
Délinquance, brigandage et banditisme organisé se développent rapidement à partir de 1860. Les anciens partisans de Garibaldi refusent de revenir à la vie civile, quand ils constatent que la victoire de l'insurrection ne change rien à leur sort. Quand le nouveau royaume d'Italie veut imposer le service militaire à partir de 1861, de nombreux insoumis prennent le maquis et c'est dans ces marges sociales que la Mafia naissante peut recruter ses hommes de main.

Comme l'explique Marie-Anne Matard, la meilleure spécialiste française de cette question, « l'Honorable Société n'est pas une simple association de hors-la-loi, mais une nouvelle structure de pouvoir. Alors que le fossé se creuse entre l'État italien et le peuple sicilien, elle se présente comme un « système parallèle d'autorité ». Directement issu des cadres préexistants de la vie politique et sociale, le nouveau pouvoir semble ainsi prolonger le féodalisme, très tardivement aboli en Sicile, lors de l'occupation anglaise, en 1812. Relayant les barons, les chefs mafieux incarnent d'abord et avant tout l'autorité locale, du pays ou de la région, et beaucoup sont plus respectés que les représentants du pouvoir central... » Pouvoir parallèle, la Mafia, étroitement liée aux classes dirigeantes siciliennes, entreprend rapidement de prendre le contrôle du pouvoir politique légal. Dans toute la Sicile occidentale, elle « fait » les élections et peut ainsi s'assurer complicités et protections au plus haut niveau de l'État. Sur le terrain local, les familles les plus importantes se partagent bourgs et régions et fournissent les médiateurs – petits notables, avocats, paysans aisés, régisseurs de glotti – qui recrutent selon leur bon vouloir la main-d'½uvre paysanne et qui gèrent les exploitations des grands propriétaires absentéistes en leur garantissant la pérennité de la rente foncière – sont des caciques locaux qui constituent l'armature principale de l'organisation mafieuse et assurent le contrôle social des masses rurales arriérées et soumises. Les délits commis par de petites bandes armées réunies autour d'un chef local persistent dans le dernier tiers du XIXe siècle, mais c'est une délinquance beaucoup plus organisée, créatrice d'une illégalité devenue structurelle, qui s'impose à cette époque et permet à la Mafia de renouveler régulièrement ses « hommes d'honneur » – en fait les hommes de main chargés des sales besognes – et ses cadres, transformés en paisibles notables prenant bien soin de ne pas afficher une fortune aussi soudaine que suspecte. L'abigeato, le vol des bovins, est alors une industrie nationale en Sicile, mais la Mafia contrôle également le commerce de la glace ou du café de contrebande importé de Tunisie et prélève un pourcentage sur les transactions foncières ou immobilières.

Toutes les tentatives de l'État central pour venir à bout de ces diverses formes de délinquance échouent les unes après les autres, du fait de la résistance de la classe politique locale et des soutiens qu'elle s'est assurés à Rome. L'arrestation ou l'exécution du menu fretin des coupables ne changent rien à la situation et n'entament pas le pouvoir de l'Onorata Societa. La mainmise de celle-ci sur l'opinion insulaire est à peu près totale à la fin du XIXe siècle. Personne ne peut espérer gagner une élection sans le soutien de la Mafia et l'assassinat d'un maire de Palerme demeure impuni parce que les Siciliens unanimes prennent le parti du député accusé d'avoir commandité le meurtre. Celui-ci est d'abord acquitté pour vice de forme avant d'être finalement lavé de tout soupçon. C'est l'époque qui voit le savant ethnologue Giuseppe Pitré affirmer que « le mafieux n'est ni un voleur, ni un malandrin. C'est simplement un homme de valeur qui ne se laisse pas marcher sur les pieds ; dans ce sens, être mafieux est nécessaire, presque indispensable... » Très présente dans les rouages de l'État central, ce qui lui garantit une impunité à peu près totale, la Mafia peut aussi soulever l'opinion sicilienne contre ce même État s'il manifeste des velléités de rétablir la légalité.


Mussolini contre la Mafia
Prompts à se dresser contre le pouvoir de Rome, les mafiosi demeurent attachés à l'ordre social traditionnel et quand l'agitation révolutionnaire gagne la Sicile au lendemain de la première guerre mondiale, ils prennent clairement parti contre les paysans rebelles qui multiplient alors les occupations de terres. Au début des années vingt, ils font cause commune avec les premiers fascistes locaux, mais la situation change rapidement après l'instauration du régime mussolinien. On voit alors des politiciens libéraux comme Vittorio Emmanuele Orlando s'affirmer « mafieux et fier de l'être » et présenter l'Honorable Société comme un pôle de résistance nécessaire face à l'évolution autoritaire et liberticide du nouveau régime. Dans un discours prononcé à Trapani en 1924, Mussolini affirme qu'il ne tolérera plus que « quelques centaines de malfaiteurs détruisent, appauvrissent et rançonnent la population sicilienne ». Soucieux d'imposer son autorité et de conjurer tout danger séparatiste dans l'île, le Duce, qui veut « dépouiller cette association de brigands de toute espèce de poésie et d'attrait » et qui s'indigne que l'on parle de « la noblesse et de l'esprit chevaleresque de la Mafia » décide d'envoyer sur place en 1924, à Trapani puis à Palerme, un fonctionnaire intègre, le préfet Cesare Mori. Celui-ci emploie les grands moyens pour en finir avec le banditisme classique, notamment dans la région montagneuse des Madonies, dans l'arrière-pays de Cefalù. Carabiniers et miliciens fascistes quadrillent le pays, les familles mafieuses sont identifiées et leurs biens saisis, des centaines d'arrestations sont opérées. Mêlant répression et action psychologique en direction des populations, il obtient des résultats spectaculaires et la traditionnelle omertà, la loi du silence, ne protège plus toujours les chefs mafieux. Le marquage systématique du bétail, le licenciement de nombreux gabellotti, les enquêtes menées sur le patrimoine de certains suspects permettent alors de porter des coups très durs aux mafiosi. Mori est pourtant remercié en juin 1929, après avoir fait disparaître le banditisme classique de la « petite Mafia ». Cela suffit à Mussolini, satisfait d'être sorti vainqueur de cette épreuve de force, mais soucieux de s'attacher les notables siciliens qui, en adoptant la chemise noire, se sont indirectement mis à l'abri d'enquêtes trop poussées. L'Honorable Société n'est donc pas démantelée et la seconde guerre mondiale lui fournit rapidement l'occasion de retrouver tout son pouvoir.

Dès la fin du XIXe siècle, la misère a poussé vers le Nouveau Monde de nombreux Siciliens, qui ont constitué à New York et dans d'autres grandes villes d'Amérique du Nord d'importantes communautés, bientôt mises en coupe réglée par des compatriotes entreprenants, soucieux d'assurer leur « protection ». Les années vingt et la prospérité qui les accompagne outre-Atlantique voient la Mano Nera du début du siècle remplacée par l'Union Sicilienne, ancêtre de la Cosa Nostra, au sein de laquelle s'illustrent de la manière que l'on sait, à la faveur de la prohibition, les Al Capone, Lucky Luciano, Vito Genovese, Frank Costello ou Joe Profaci.

Dès 1942, les Américains se préoccupent d'un futur débarquement en Sicile et bénéficient dans cette perspective des conseils avisés de Lucky Luciano, l'un des plus célèbres mafieux des États-Unis qui, condamné à cinquante ans de prison, est libéré sur parole pour la circonstance. Quand le débarquement anglo-américain intervient en juillet 1943, les trois quarts des maires désignés par le gouvernement militaire allié mis en place dans l'île sont des mafieux notoires. Alors que l'incertitude demeure quant à l'évolution politique future de l'Italie, ces « notables » sont des interlocuteurs idéaux pour les Américains et ils leur réclament même la constitution d'une république sicilienne indépendante. La Mafia est derrière cette entreprise séparatiste qu'incarne alors Salvatore Giuliano. Accusé de marché noir, ce jeune paysan de Montelepre a tué un policier en septembre 1943 et a pris le maquis dans les montagnes voisines où de nombreux autres jeunes braccianti en situation très précaire le rejoignent au cours des mois suivants. « Bandit d'honneur », Giuliano n'hésite pas à attaquer les carabiniers et à faire bénéficier d'une partie de ses larcins les populations misérables de sa région, ce qui lui vaut d'acquérir un immense prestige. Durant l'été de 1945, des monarchistes soutenant le mouvement séparatiste le font « colonel » de leur Esercito Volontario di Independenza Siciliana (EVIS), mais l'octroi, en 1946, d'un statut d'autonomie à l'île prive les séparatistes du soutien populaire alors que la Mafia voit immédiatement le profit qu'elle peut tirer de la liberté d'action qui va désormais être la sienne dans le cadre de la nouvelle administration régionale.

Les élections d'avril 1947, qui scellent l'échec du courant séparatiste, sont marquées par une forte poussée de la gauche, dans un contexte de bipolarisation avec la démocratie chrétienne. La Mafia a rapidement fait son choix, il s'agit maintenant pour elle de lutter contre la gauche et plus particulièrement, contre les communistes. Giuliano intervient dans la mise en ½uvre de cette nouvelle stratégie. Le 1er mai 1947, il attaque un rassemblement de gauche à Portella della Ginestra et l'opération fait plusieurs victimes. D'autres actions analogues sont menées au cours des semaines suivantes. Mais Giuliano n'est en fait qu'un homme de main qui risque de devenir trop bavard et il est assassiné le 14 juillet 1950 par son frère d'adoption, Gaspare Pisciotta, qui mourra lui-même empoisonné en prison avant d'avoir eu le temps de faire des révélations gênantes.

Alors qu'elle semble avoir perdu de son influence à la faveur de l'instauration du régime républicain, la Mafia établit en fait des liens étroits avec la démocratie chrétienne devenue le premier parti de Sicile. Elle peut ainsi intervenir dans l'administration de la région, dotée désormais d'une large autonomie et le système clientéliste qui faisait sa force est rapidement rétabli. La loi de réforme agraire de 1950 – dont l'application est contrôlée par l'administration régionale – permet toutes les spéculations en même temps que l'exercice de pressions sur les petits paysans qui doivent en bénéficier. La maîtrise de la création d'emplois publics – qui relève de l'autorité régionale – favorise également le clientélisme et contribue au développement de l'influence mafieuse. L'obtention des permis de construire, dans le contexte du boom immobilier de l'après-guerre – Palerme ayant été en grande partie détruite par les bombardements alliés – permet de privilégier les entreprises mafieuses, qui savent en retour se montrer généreuses quand vient le moment des campagnes électorales... L'expansion économique des « Trente Glorieuses » engendre des conditions favorables au développement des activités mafieuses. Racket, spéculation immobilière, contrebande de cigarettes et trafic de drogue deviennent des champs d'activité particulièrement rentables. Les « familles » s'entre-déchirent pour le contrôle de certains secteurs car la « Mafia des jardins » ou « des champs », très présente dans les orangeraies de la Conca d'Oro où elle contrôle le marché foncier ou l'irrigation, se heurte à la « Mafia des villes » ou « des chantiers », spécialisée dans l'immobilier et recyclant l'argent sale dans les chaînes de restaurants. Un blanchiment bientôt favorisé par l'instauration de la libre circulation des capitaux dans l'Europe en construction. De nombreuses victimes disparaissent alors et nul ne retrouve leurs cadavres, discrètement coulés dans le béton des immeubles en construction... L'extermination du clan Navarra, de Corleone, par Luciano Liggio est l'un des épisodes les plus sanglants de ces luttes sans merci.


Elle devient une multinationale du crime
La Mafia devient alors plus violente et plus que le pouvoir local ou la considération qu'il procure, c'est la richesse qui constitue l'objectif des nouvelles générations. Une « Mafia des chefs d'entreprise » véreux, organisée en une véritable multinationale du crime, se substitue désormais à la Mafia rurale issue des archaïsmes de la société sicilienne du XIXe siècle. Violence, intimidation, blanchiment des sommes astronomiques tirées des activités illégales et docilité des employés des entreprises mafieuses constituent des atouts considérables pour ces nouveaux capi, « chefs », qui n'ont guère de mal à prendre le contrôle de secteurs entiers de l'économie sicilienne ou italienne. La puissance financière, tirée du trafic de drogue, procure de nouveau les moyens de neutraliser pour une part l'État italien au sein duquel il devient possible d'acheter de précieuses complicités, ce dont témoignent les soupçons très sérieux qui se sont portés sur un Giulio Andreotti, président du Conseil à sept reprises et véritable centre de gravité du système politique transalpin pendant plusieurs décennies. La commission anti Mafia constituée au Parlement en 1962 n'a ainsi obtenu que de très modestes résultats et bon nombre de fonctionnaires, de policiers et de magistrats honnêtes ont payé de leur vie leur volonté de lutter sérieusement contre le crime organisé. La série d'assassinats qui a marqué les années 1970 et qui a culminé en 1982 avec les meurtres de Pio La Torre et du général Dalla Chiesa a cependant contribué à une évolution des esprits, surtout en Sicile où la Mafia ne peut plus bénéficier du consensus tacite qui lui garantissait une impunité à peu près totale. C'est désormais par la terreur qu'elle doit s'imposer, mais les enquêtes de magistrats tels que Giovanni Falcone et Ferdinando Imposimato permettent de lui porter des coups de plus en plus sérieux.

Le procès de Palerme et la revanche des mafieux
L'arrivée à Rome en 1984 de Tommaso Buscetta, extradé du Brésil, constitue un tournant dans la lutte contre la Mafia. Trafiquant de drogue et notable mafieux de grande envergure, celui-ci avait quitté Palerme en 1981 pour échapper aux tueurs de Michele et Pino Greco, les « nouveaux Corleonais ». L'assassinat de son beau-frère, de deux de ses fils, d'un de ses gendres et enfin de son frère – qui simple artisan, n'avait rien à voir avec la Mafia – le conduit à parler. À l'issue d'une confession d'un mois, trois mille carabiniers et policiers peuvent procéder, le 29 septembre 1984, à une rafle d'envergure qui permet d'arrêter plusieurs dizaines de mafieux immédiatement transportés vers les prisons du nord de l'Italie. Après Buscetta, Salvatore Contorno, l'un des rescapés d'une famille décimée par les « Corleonais », Vincenzo Sinagra et une vingtaine d'autres repentis vont permettre d'accumuler les preuves et en février 1986, quatre cent soixante-quinze inculpés, sur huit cent quarante, comparaissent devant le tribunal de Palerme. Celui-ci est en fait un véritable bunker où des mesures de sécurité exceptionnelles ont été prises : la seule construction des bâtiments a coûté cinquante quatre milliards de lires, soit un peu moins de vingt-huit millions d'euros. Le dossier d'instruction compte plus de huit mille pages, regroupées en quarante volumes et concerne près de cent homicides. Vingt-deux autres volumes rassemblent les pièces relatives aux comptes bancaires et au recyclage de l'argent sale. Deux mille policiers et carabiniers sont chargés de la protection du tribunal, des magistrats des témoins et de la quinzaine de familles de victimes qui ont eu le courage de se porter parties civiles, sans trouver un avocat sicilien acceptant de les défendre. Buscetta, dont une opération chirurgicale a modifié les traits, témoigne le 7 avril, hors de la vue des accusés et du public. Le procès traîne, car les mafieux et leurs avocats utilisent toutes les subtilités juridiques leur permettant de gagner du temps et le 7 octobre, la Mafia tue un enfant dont la famille, employée au nettoyage du tribunal, refusait de se laisser corrompre... Force reste pourtant à la justice et de lourdes peines de prison s'abattent sur les coupables, mais la Mafia n'est pas morte pour autant et sa vengeance sera terrai 1992, plusieurs centaines de kilos d'explosifs placés dans une canalisation sous le bitume de l'autoroute conduisant à l'aéroport de Palerme sont activées à distance ; les trois gardes du corps installés dans une première voiture sont tués sur le coup ; le juge Falcone et son épouse – dont le véhicule plonge dans le cratère de huit mètres de profondeur creusé par l'explosion – meurent au cours de leur transfert à l'hôpital. Le 19 juillet suivant, c'est le juge Paolo Borsellino – l'un des artisans du procès de Palerme de 1986 – qui est tué avec cinq autres personnes par l'explosion d'une voiture piégée. Le 21 juillet, lors de l'enterrement de Giovanni Falcone – qui a réuni quinze mille personnes à Palerme – de violentes manifestations éclatent. Le 27 juillet, c'est Giovanni Lizzio, chef de la cellule anti-racket de Catane, qui est abattu à son tour. Face à une opinion publique révulsée par ces attentats odieux, le pouvoir politique est contraint de réagir. Deux jours après la mort de Giovanni Falcone, Luigi Scalfaro est élu au seizième tour président de la République. Le 28 juin, après une crise ministérielle entamée depuis quatre-vingt-trois jours, Giuliano Amato constitue enfin un ministère. Le 7 août, un décret-loi anti-Mafia permet d'accélérer les procédures juridico-policières et accorde des pouvoirs exceptionnels aux magistrats engagés dans la lutte contre le crime organisé.

Dès le 6 septembre, l'un des chefs de la Mafia, Giuseppe Madonia, est appréhendé et d'autres arrestations suivent. Peu de temps après, la campagne « mains propres » conduite par les juges contre la corruption – avec le soutien massif de l'opinion publique – permet, à la faveur des élections de juin 1993, la régénération d'un système politique italien aussi sclérosé qu'incapable et la justice peut ainsi marquer des points décisifs, alors que se mettent en place de nouveaux rapports de force électoraux dont font les frais les communistes à gauche et la démocratie chrétienne à droite.

La lutte contre le crime organisé porte depuis régulièrement ses fruits, mais si des centaines de mafieux ont été arrêtés, dont les assassins des juges Falcone et Borsellino, les réformes de la justice qui sont aujourd'hui à l'étude en Italie risquent de remettre en question ce bilan positif. Elles sont envisagées dans la perspective de la défense des droits du citoyen contre l'arbitraire d'un juge, mais en autorisant par exemple – au nom du « soupçon légitime » quant à l'impartialité d'un magistrat – le déplacement d'un procès d'une cour vers une autre, elles pourraient offrir aux mafieux et à leurs avocats des moyens sérieux pour entraver l'action de la justice, ce qu'a récemment fait valoir Pier Luigi Vigna, actuel responsable de la Procura Nazionale AntiMafia.

# Posté le jeudi 14 décembre 2006 14:40

Salvatore "Toto" Riina

Salvatore "Toto" Riina
LE PREDECESSEUR DE BERNARDO PROVENZANO

La Montée en Puissance de Riina et du clan Corleonesi
Né en 1930, Riina monte dans la hiérarchie des Corleone et joint la Mafia locale, les Corleonesi, à l'âge de dix-huit ans après avoir commis un meurtre en leur nom. L'année suivante il est arrêté après le meurtre d'un homme pendant une dispute. Il sera ensuite condamné à six de prison pour homicide involontaire.
Le parrain des Corleonesi était alors Michele Navarra jusqu'en 1958 lorsqu'il il fut tué sur les ordres de Luciano Liggio, un mafioso de 33 ans devenu par la suite le nouveau boss. En même temps que Totò Riina et Bernardo Provenzano, Liggio commença à augmenter la puissance des Corleonesi.
Les Corleonesi n'étaient pas un élément important de la Mafia sicilienne dans les années 50, non comparable aux principales basées dans la capitale, Palerme. Dans une sous-estimation des truands de Corleone, les patrons de Palerme se sont souvent référés au Corleonesi comme "les paysans".

Au début des années 60, Liggio, Riina et Provenzano, qui avait passé les dernières années en chassant et tuant des douzaines d'hommes de Navarra encore vivants, furent forcés de se cacher, de nombreux mandats d'arrêt ayant été lancés. Riina et Leggio furent arrêtés et jugés en 1969 pour des meurtres commis plus tôt cette décennie. Ils furent acquittés grâce à l'intimidation des jurés et des témoins. Riina se cacha plus tard cette année après avoir été accusé d'un autre meurtre. Il devait rester un fugitif pour les vingt-trois années suivantes.
En 1974 Luciano Liggio est arrêté et emprisonné pour le meurtre de Michele Navarra seize années plus tôt. Bien que Liggio ait maintenu une certaine influence de derrière les barreaux, Riina était maintenant la tête pensante des Corleonesi.

Pendant les années 70 la Sicile devint un lieu important dans le commerce international d'héroïne, particulièrement dans le raffinage et l'exportation de narcotiques. Les bénéfices de l'héroïne étaient importants, et dépassèrent ceux des activités traditionnelles d'extorsion de fonds. Totò Riina voulut prendre les commandes du commerce et dut ainsi entrer dans une guerre avec les autres familles de la Mafia.
A la fin des années 70, Riina organisa les meurtres d'un certain nombre de hauts fonctionnaires, tels que des juges, procureurs ou carabiniers. En plus d'intimider l'état, ces assassinats servirent également à porter un coup aux rivaux des Corleonesi. Les parrains de beaucoup de familles de Mafia étaient souvent médiatisés, débattant avec des politiciens et des maires, se protégeant par des relations plutôt que par la violence. En revanche, Riina, Provenzano et n'importe quel Corleonesi étaient des fugitifs, se cachant toujours, rarement vu par d'autres truands et encore moins par le public. En conséquence, lorsqu'un policier ou un juge était tué c'était les familles les plus médiatisées de la Mafia qui étaient le sujet de toutes les investigations officielles, les assassinats étant de plus volontairement commis dans leurs territoires.


La Guerre de la Mafia de 1981/1982
Les principaux rivaux des Corleonesi étaient Stefano Bontade, Salvatore Inzerillo et Gaetano Badalamenti, patrons de familles puissantes de la Mafia de Palerme. Le 23 avril 1981, Bontade sauvagement assassiné, puis quelques semaines plus tard, le 11 mai, Inzerillo fut supprimé par une criblée de balles. Plusieurs parents et associés des deux hommes furent ensuite tués ou disparurent mystérieusement, y compris le fils de 15 ans d'Inzerillo, éliminé en voulant venger son père assassiné. Badalamenti ne parvint à survivre qu'en s'enfuyant de la Sicile.
De plus en plus massacres eurent lieu au cours des deux années suivantes, illustré par un énorme carnage : en un seul jour, le 30 novembre 1982, douze Mafiosi furent assassinés à Palerme dans douze incidents distincts. Les meurtres traversèrent même l'Océan Atlantique, avec le frère d'Inzerillo trouvé mort dans le New Jersey après une fuite aux USA.
Riina commandita les meurtres de juges, de policiers et de procureurs afin de tenter de terrifier les autorités. Un des magistrats les plus hauts placés était le Général Carlo Alberto Dalla Chiesa, qui fut muté à Palerme en qualité de préfet pour lutter contre l'action de la Mafia. Le 3 septembre 1982, Dalla Chiesa, son épouse et un de ses gardes du corps furent assassinés dans un guet-apens. On pense que le tueur était Pino Greco, l'un des tueurs favoris de Riina. Toujours muni d'un Ak-47, et portant le surnom inexplicable de "la chaussure", Pino Greco est suspecté d'avoir tué autour quatre-vingts personnes au nom de Riina, y compris Bontade et Inzerillo.

En 1981 et 1982, autour de mille Mafiosi furent tués pendant que Riina décimait ses adversaires. Ces derniers tentèrent de battre en retraite : au moins deux cents d'entre eux disparurent sans laisser de traces.

Une des histoires les plus terrifiantes de cette période était la prétendue "salle de la mort", un appartement squatté à Palerme tenu par un des hommes de Riina, Filippo Marchese. Des hommes étaient apportés là pour être torturés afin de soutirer des informations, puis tués et dissous dans de l'acide ou démembrés et jetés à la mer. Un informateur ayant travaillé aux côtés de Marchese raconta que Marchese insistait pour étrangler les victimes lui-même, bien que ses hommes de main pouvaient s'en charger.
Riina recourait souvent à la trahison dans sa guerre, se liant avec des rivaux, puis les tuant lorsqu'ils n'étaient plus d'aucune utilité. Il élimina même ses deux tueurs les plus impitoyables et les plus fidèles, Pino Greco et Filippo Marchese. En 1982, après avoir décidé que Marchese n'était plus utile, Riina le fit assassiner par Pino Greco, puis trois années plus tard l'élimina à son tour, l'ayant jugé un peu trop ambitieux.

Tandis que les Corleonesi devenaient le clan le plus puissant en Sicile, leur tactique se modifia quand, en 1982, un double-tueur condamné nommé Tommaso Buscetta devint le premier Mafioso sicilien à devenir un informateur et à coopérer avec les autorités. Buscetta faisait partie d'une famille en difficulté dans la guerre de Mafia, et avait perdu plusieurs parents et beaucoup d'amis, éliminés par les tueurs de Riina. Devenir un informateur était la seule façon de sauver sa peau et de tenir sa revanche sur Riina. Buscetta fournit beaucoup d'informations au juge Giovanni Falcone, et témoigna au procès de Maxi au milieu des années 80 qui a vu des centaines de Mafiosi emprisonnées. Riina fut une nouvelle fois condamné pour meurtre mais n'était pas présent au procès : il était toujours un fugitif.


La Lutte s'intensifie
Giovanni Falcone et son collègue Paolo Borsellino accomplissaient de bons progrès dans leur guerre contre la Mafia, les plaçant donc dans le cercle des menacés de mort.

Le 23 mai 1992, Falcone, son épouse et trois gardes du corps étaient massacrés dans l'explosion d'une bombe placée sous la route, dans les environs de Palerme. Quelques semaines plus tard, Borsellino et cinq de ses gardes du corps étaient tués dans l'explosion d'une voiture piégée. Les deux attaques furent commanditées par Riina et exécutées par quelques-uns de ses tueurs. Le public fut choqué, ainsi que la Mafia et les politiciens, qui ont jugé que la protection sur Falcone était insuffisante. Le gouvernement italien décida donc d'enclencher une lutte massive contre la Mafia et sa violence.

Le 15 Janvier 1993, en agissant sur des informations d'un indicateur, la police armée des carabiniers arrêtent Totò Riina à Palerme dans sa voiture en compagnie de son chauffeur (son chauffeur, Balduccio di Maggio, était l'informateur en question; plusieurs de ses parents ont été tués par la suite pour sa trahison). Riina a prétendu de n'être juste qu'un pauvre comptable harcelé, et, dans son costume de seconde qualité, l'homme de 62 ans beau parleur avait l'air de n'être que cela. Questionné sur la société dans laquelle il travaillait, il répond qu'il n'en parlerait pas pour ne pas salir la réputation de l'entreprise. Placé en détention, Riina reste poli et respectueux envers les officiers de police, et les remerciera plus tard de l'avoir bien traité, bien qu'il soit parvenu à les "prendre pour des imbéciles" en disant non seulement qu'il n'avait jamais entendu parler de la Mafia mais également en insistant sur le fait qu'il n'avait "aucune idée" qu'il avait été le fugitif le plus recherché de Sicile des trente dernières années. D'autres comptes néanmoins indiquent que Riina n'a cessé de crier "communistes !" aux policiers qui l'arrêtaient.

La satisfaction du public lors de l'arrestation de Riina (un journal affichait le titre sensationnel de "Le Diable" figurant sous la photo de Riina) fut tempéré lorsqu'il a été révélé que, pendant ses trente années de fugitif, Riina avait réellement habité dans sa maison de Palerme durant toute la période. Il avait obtenu une attention médicale en raison de son diabète et avait enregistré chacun de ses quatre enfants sous leurs vrais noms à l'hôpital local. Il s'était même rendu à Venise en lune de miel sans être inquiété. Beaucoup d'observateurs déclarèrent que les autorités n'avaient arrêté Riina qu'en raison de la pression médiatique après les meurtres de Falcone/Borsellino, et interprétèrent la facilité avec laquelle Riina avait berné la justice comme un exemple de l'apathie des autorités siciliennes dans la lutte contre Mafia.
Bien qu'il ait déjà réussi à obtenir par la passé un non-lieu dans deux affaires de meurtre, Riina a cette fois été jugé et condamnés pour un peu plus de cent meurtres, y compris ceux de Falcone et de Borsellino. En 1998, Riina fut à nouveau accusé de meurtre, celui d'un politicien qui avait été suspecté de traiter avec la Mafia et qui fut assassiné en 1992 après ne pas avoir empêché l'emprisonnement de mafiosi dans les procès du milieu des années 80.
Riina est actuellement détenu dans une prison de sécurité maximum avec des contacts limité avec le monde extérieur, afin de l'empêcher de diriger son organisation de derrière les barreaux comme certains de ses prédécesseurs l'avaient fait. Plus de $125.000.000 de capitaux appartenant à Riina ont été confisqués - probablement juste une fraction de son immense fortune illicite - ainsi que son vaste manoir en 1997. Dans un mouvement symbolique, ce manoir a été transformé en école pour enfants.

En 2003, Riina a subi deux crises cardiaques en mai et décembre.
Un des amis proches de Riina du clan des Corleonesi, Bernardo Provenzano, lui a succédé à la tête de l'organisation.

# Posté le jeudi 14 décembre 2006 14:46

Modifié le lundi 18 décembre 2006 14:40

Matteo Messina Denaro

Matteo Messina Denaro
Matteo Messina Denaro, est un membre de la Cosa Nostra sicilienne. Il est né le 26 avril 1962 à Castelvetrano, dans la région de Trapani, en Sicile. Son père Francesco Messina Denaro, surnommé "Don Ciccio", était le boss de la Famille mafieuse de Castelvetrano, et également le capo de la région de Trapani (Capo commissione di Trapani).
Matteo est surnommé "Diabolik", en référence à la bande dessinée italienne. Il est né pour être mafioso, et, dès 14 ans, il apprit à manier une arme à feu. Il commis son premier meurtre à l'âge de 18 ans. Ce premier assassinat ne sera que le début d'une longue série. Matteo est soupçonné d'avoir commis au moins 50 meurtres, et il semble en être très fier;
« Con le persone che ho ammazzato, io potrei fare un cimitero » (Avec les personnes que j'ai tuer, je pourrais faire un cimetière) se vanta-t-il un jour.
Matteo Messina Denaro est une réplique de celui qui lui apprit le métier, le Corleonais Salvatore "Totò" Riina. Il est cruel, extrêmement violent, n'as peur de personne et est assez malin pour éviter de se faire arrêter par les autorités. "Diabolik" est également doué pour les affaires lucratives. Il est impliqué dans des affaires typiquement mafieuses, tels que la collecte du pizzo (le racket de commerçants), le détournement de fonds, etc.
Mais il fit fortune dans le trafic de drogues (héroïne et cocaïne), et ce en association avec des barons de la drogue colombiens.
Fiché par le FBI, Denaro devint et est toujours un des plus gros trafiquant de drogue au monde, à la tête d'un réseau international. Il est également impliqué dans le trafic d'armes.
Au sein de la Cosa Nostra, Matteo commença à prendre de l'importance lorsqu'il devint le capo commissione di Trapani, lors de l'arrestation de Vincenzo Virga, alors boss de la Famille de Trapani et capo commissione.
Parmi les meurtres les plus célèbre de Matteo, il y a en juillet 1992 l'assassinat de Vincenzo Milazzo, boss de la Famille d'Alcamo et rival de Totò Riina. "Diabolik" tua également Antonella Bonomo, la fiancée de Milazzo, suspectée d'avoir des liens de sang avec des membres des services secrets. Il étrangla la jeune femme, alors enceinte de 3 mois.
Le 14 septembre 1992, il tenta de tuer Calogero Germanà, le commissaire de police de Mazara del Vallo.

En 1993, Totò Riina, le capo di tutti capi, fut arrêté. La même année, Matteo, qui venait d'avoir 31 ans, entrait dans la supercosa. La supercosa est un groupe de capi sélectionnés qui sont au courant de tous les sombres secrets de la Cosa Nostra. A la même période, « Diabolik » décida d'entrer en guerre contre l'état italien. En juin 1993 des bombes explosèrent dans les villes de Rome, Florence et Milan. Ces attentats firent en tout 10 morts. Une de ces cibles était l'Église Catholique. Le commanditaire de ces attaques était bien entendu Matteo Messina Denaro. Il avait envoyés ses soldats attaquer la police, la justice et même l'Église. Il envoya également des messages très clairs aux médias, en exécutant plusieurs journalistes qui s'intéressaient de trop près à la Cosa Nostra.
La justice italienne s'aperçu alors que l'arrestation de Totò Riina et de plusieurs autres criminels importants n'avait pas déstabiliser Cosa Nostra. Ils découvrirent également une nouvelle génération de mafiosi, probablement aussi cruels et violents que Riina.
En 1996, Giovanni Brusca, un ancien mafioso devenu pentito (repenti), brisa l'omertà et déclara au gouvernement tout ce qu'il savait à propos du jeune Messina Denaro. La justice italienne décida alors de mettre un avis de recherche concernant Matteo. Ils le condamnèrent à la prison à vie, au cas où la police réussirait à l'arrêter.
Mais cela ne stoppa en rien Messina Denaro, qui continua sa carrière criminelle. Après l'arrestation de Riina, Bernardo "U traturri" Provenzano, un autre Corleonais, devint d'abord reggente (chef intérimaire quand le titulaire est empêché d'exercer ses fonctions), puis le nouveau Capo di tutti capi. Matteo n'aimait pas Provenzano, et sa stratégie consistant à mener les affaires de la Cosa Nostra dans la discrétion. A présent, Il n'était plus question de meurtres de policiers ou encore d'attentats. Matteo trouvait que la stratégie de Provenzano donnait l'air aux membres de la Cosa Nostra d'être faibles. Tout les mafiosi les plus jeunes et les plus violents se rangèrent aux côtés de Matteo, et refusaient d'avoir Provenzano comme boss.
Le 11 avril 2006, Bernardo Provenzano est arrêté par la police dans une ferme à Montagna dei Cavalli, à trois kilomètres de Corleone, en Sicile.
Depuis, beaucoup de gens pensent que c'est Matteo Messina Denaro qui est capo di tutti capi. Matteo est tout le contraire de Provenzano ; il est brutal, impulsif, et aimes la belle vie : il conduit une Porsche, porte des costumes Giorgio Armani ou Versace, des lunettes Ray Ban et une montre Rolex en or, il est de plus un grand séducteur de femmes ; il est marié à Maria Mesi mais a déjà une fille avec une femme nommée Francesca Alagna. Il joue à des jeux vidéos et est un fou de bandes dessinées. Il a même fait adapter des mitraillettes à l'avant de sa voiture comme dans la BD "Diabolik".
Il fait parti de la nouvelle génération de mafiosi. Cependant, il serait faux de penser que les mafieux de la génération de Messina Denaro ne sont qu'une bande de tueurs sans cervelle : Matteo est un excellent stratège, qui est très concentré sur l'expansion de son pouvoir.
Il comprend que l'infiltration des milieux politiques et judiciaires est très importante pour une organisation criminelle de l'envergure de Cosa Nostra. "Diabolik" a donc crée des liens avec le sénateur Antonio D'Ali, un élu de Trapani et un membre de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi. Messina Denaro aurait donné des millions à D'Ali pour des fonds politiques.
Un des beaux-frères de Matteo, Vito Panicola, a été arrêté pour avoir accidentellement tuer son fils, alors qu'il essayait de tuer un autre homme. Avant cet évènement, Vito Panicola était un des membres du conseil d'administration de la ville de Trapani.

# Posté le lundi 18 décembre 2006 14:43

La Camorra à Naples

La Camorra à Naples
La première preuve officielle de l'existence de la Camorra comme entité organisée date de 1820, à Naples. Et dès 1860, il est établie que la Camorra pratique l'extorsion et la contrebande, pratique criminelle qui est encore sa grande spécialité à l'heure actuelle. Pour autant, la Camorra n'a jamais eu l'architecture unifiée de sa consoeur sicilienne. La Camorra s'est toujours caractérisée par une réelle instabilité de ses structures et ses incessantes guerres des gangs. Le grand tournant se produit au cours des années 1970-1980 avec l'initiative de Raffaele Cutolo qui tenta d'unifier les différents groupes autour de l'autorité d'un seul chef. Cutolo fonda la Nuova Camorra Organizzata (Nouvelle Camorra organisée, NCO) dans sa ville d'Ottaviano, le 24 octobre 1970. Cutolo imposa un serment d'initiation, une hiérarchie et des règles. Le fief de la NCO se situait plus à l'est de Naples (où se trouve Ottaviano) et Cutolo le campagnard fait appel à l'identité de la Campanie* rurale plutôt que de sa capitale Naples. Au départ la NCO n'était qu'un gang né en prison qui parvint à s'emparer de la Campanie à toute vitesse. D'abord la NCO pratiqua l'extorsion, puis le trafic de drogues. C'est alors qu'à ce moment là le pouvoir de Raffaele Cutolo fut contesté par divers gangs, regroupés autour de Michele Zaza, prenant le nom de la Nuova Famiglia (Nouvelle Famille, NF). Zaza, surnommé « o'pazzo » (le fou), était alors basé à Nola, en banlieue de Naples. Il était le spécialiste de la contrebande de cigarettes et entretenait de très bonnes relations avec la Cosa Nostra sicilienne. A partir de 1977, une guerre sans merci fait rage entre la NCO et la NF. De 1977 à 1993, plus de 1500 personnes sont assassinés en Campanie. Zaza en sortira vainqueur.

Le 22 novembre 1980, un terrible tremblement de terre (2735 morts, 8848 blessés, 300 000 sans-abri) déverse sur la région de Naples 40 milliards de lire destinés à la reconstruction. La technique de la Camorra consista à orienter l'argent de la reconstruction vers des « sociétés amies ». Ce drame marqua un tournant dans l'histoire de l'organisation criminelle. En détournant une grande partie de l'aide, conjugué avec les profits tirés du trafic de drogue, la Camorra se transforma en véritable pouvoir économique. L'Italie découvre alors qu'il y a une autre entité criminelle au sud de l'Italie, aussi redoutable que la Cosa Nostra.
A ce moment là, la Camorra de la NF et de la NCO attira à elle une foule de criminels (en 1980, on estime le nombres de camorristes à plus de 10 000). Mais la visibilité et la dangerosité de Cutolo provoquèrent l'arrestation de 800 camorristes le 17 juin 1983.
A ce moment là, le déclin de la NCO s'amplifie. Les partisans de la Nuova Famiglia ont véritablement gagné la partie.
Dans les années 1980-1990, une autre figure s'imposa au sein de la Camorra : Carmine Alfieiri. Sa prise de pouvoir se fera de nouveau dans la violence.
De plus, au début des années 1990, Un autre camorriste, Gennaro Licciardi fonde un gang dans un quartier nord de Naples (Secondigliano) appelé « l'Alliance de Secondigliano ». Sa s½ur, Maria Licciardi, reprendra la direction du gang après la mort de son frère. Elle sera arrêtée en 2001.
Alfieiri se feras arrêté en 1992 et deviendras repenti en 1993. À la même époque les principaux chefs de la Camorra meurent : Gennaro Licciardi, Lorenzo Nuvoletta et Michele Zaza (1994). Certains déclarent alors un peu vite les derniers jours de la Camorra. A tort, car le pouvoir de la Camorra est toujours intact. Et de nouveau noms font leurs apparition : Edoardo Contini, Giuseppe Misso, Pasquale et Salvatore Russo, Michele Zagaria, etc.


La Camorra a pour activités criminelles majeures et traditionnelles le racket des commerçants, l'usure, les marchés public truqués, le trafic de drogue et de cigarettes. La Camorra s'est aussi diversifié : trafic d'armes, d'êtres humains, proxénètisme, etc.
L'organisation a su infiltrer toute la société de Campanie. Les syndicats de salariés par exemple, ce qui est loin d'être neutre dans une région rongée par le chômage et la pauvreté. La classe politique régionale est également infiltrée par la Camorra, au point qu'aucune élection ne peut se gagner sans la Camorra.
La Camorra demeure aujourd'hui une entité criminelle atypique, dans le sens où, contrairement à Cosa Nostra, elle recrute massivement et ne dispose pas d'une hiérarchie claire et stable. Il s'agit d'une juxtaposition de familles, sans véritable structure, vivant de manière relativement autonome sur leurs territoires respectifs.

Au début des années 2000, il semble que les gangs camorristes en milieu urbain comprennent chacun environ 50 à 70 membres et 30 à 40 en zone rurale. Il y aurait environ 100 familles criminelles représentant 6000 à 7000 membres.
La présence de la Camorra à l'étranger est bien établie en particulier en Europe (France, Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Espagne, Autriche, Albanie, Monténégro, etc.), au Canada, aux États-Unis, en Australie et en Amérique Latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Venezuela, Uruguay).

# Posté le lundi 18 décembre 2006 14:48

Guerre de la Camorra en Octobre 2005

Guerre de la Camorra en Octobre 2005
Après dix ans d'accalmie, la guerre des gangs a fait près de 125 morts depuis le début de l'année. Les autorités italiennes peinent à rétablir l'ordre.
Le vice-questeur Pasquale Errico est le nouveau chef de la police de Scampia. Arrivé depuis quinze jours seulement dans ce quartier déshérité du nord de Naples, il n'a pas encore eu le loisir d'aménager son bureau, au dernier étage du commissariat. Sur le mur derrière lui, de part et d'autre du crucifix, on devine les traces des gravures emportées à la hâte par son prédécesseur. Le "super-flic" a une mission précise : "Arrêter au plus vite cette guerre qui fait peur aux gens", dit-il en distribuant ses ordres.

En quelques jours, 150 policiers envoyés en renfort ont triplé les effectifs du commissariat, et des voitures de police venues de toute l'Italie sillonnent les rues, sirènes hurlantes, sous la surveillance ronronnante d'un hélicoptère. Mardi 7 décembre à l'aube, un millier d'hommes ont ainsi mis le quartier en état de siège, arrêtant 53 personnes. Le grand jeu, donc, contre un fléau que la ville feignait de croire endormi depuis dix ans : la Camorra, la mafia locale.

Près de 125 homicides depuis le début de l'année, dont 27 dans le dernier mois, Naples est secouée par une onde de violence. Scampia et le quartier voisin de Secondigliano en sont l'épicentre. On y retrouve à intervalles réguliers des corps criblés de balles, torturés à mort ou brûlés, victimes de la vendetta qui déchire le clan mafieux local. Paolo Di Lauro, 51 ans, dit "Ciruzzo le millionnaire", l'un des principaux "boss" de la Camorra, y contrôle un important trafic de drogue, qui s'est étendu à toute la ville. Mais, depuis qu'il a pris la fuite, à l'automne 2002, pour échapper à une arrestation, ses fils peinent à se faire respecter par un groupe de "sécessionnistes". Les revenus de "Ciruzzo le millionnaire" - 500 000 euros par jour, selon un repenti - font des envieux.

Tentée dans un premier temps de "laisser les soldats de Di Lauro et les rebelles s'entre-tuer", la police cherche désormais à rassurer la population. Quand des tueurs s'invitent à l'improviste dans les bars et les pizzerias pour régler leurs comptes, l'écho des détonations parvient jusqu'à Rome, où le ministre de l'intérieur, Giuseppe Pisanu, promet de "rendre coup pour coup". Chaque jour, la presse tient la chronique des perquisitions et des arrestations, celle aussi des appartements et des commerces incendiés. La guerre des clans ne connaît pas de trêve, le business non plus.

Derrière les grilles que la Camorra a érigées en certains points de Secondigliano comme autant de check-points, cocaïne, héroïne, crack et marijuana changent de mains. En particulier aux abords d'une cité assez sinistre pour être surnommée par ses habitants "le Tiers-Monde". De jeunes guetteurs à scooter patrouillent les avenues de Scampia afin de signaler l'arrivée d'inconnus et les convaincre qu'ils se sont trompés de route. Le calme règne autour de la "Vela", HLM dégradé en forme de voile de bateau, connu de tous comme "le supermarché de la drogue". De l'autre côté du boulevard, rebaptisé "rue des toxicomanes", un parc abrite une faune de dealers et de consommateurs.

"Mon père m'accompagne le matin et vient me chercher le soir", raconte une élève du lycée technique Galileo-Ferraris, énorme établissement de 2 300 élèves implanté non loin de là. Les parents ont demandé au proviseur, Vincenzo Ciotola, d'avancer les réunions prévues en soirée. Refus poli, "pour ne pas céder à l'intimidation". Mais personne n'est rassuré dans les rues de Scampia lorsque la nuit tombe. C'est l'un des quartiers de Naples les plus récents, mais il a poussé sans urbanisme véritable depuis 1964. Pas de centre commercial, peu de boutiques, aucun cinéma pour humaniser les barres de béton. "Ici, 20 % de la population sont liés à la Camorra et empêchent les autres 80 % de vivre normalement au quotidien", explique Gaetano Di Vaio, un ancien délinquant du quartier, ex-taulard aussi, qui fait aujourd'hui l'acteur dans des téléfilms.

Militante associative dont le mari, décédé récemment, initiait les jeunes du quartier à l'art de la fresque murale, Mirella Pignatora sourit tristement de la brusque mobilisation policière : "Le mort qui reste sur le trottoir, on le voit. Mais on ne voit pas tous ceux qui meurent un peu plus chaque jour par absence d'espoir." Elle ne croit pas à une volonté politique d'éradiquer la mafia : "Nous savons tous qui sont et où sont les camorristes." Paulo Di Lauro et ses onze enfants ont ainsi vécu pen- dant plus de vingt ans à Secondigliano, dans un logement bunker à proximité de la caserne des carabiniers. Le vice-questeur Pasquale Errico reconnaît une forme d'impuissance : "La Camorra est une pieuvre qui se régénère en permanence, explique- t-il. Quand un chef est arrêté, il sait déjà par qui il sera remplacé."

L'originalité de la mafia napolitaine par rapport à Cosa Nostra, en Sicile, réside dans l'absence d'une structure d'autorité pyramidale. Il n'existe aucun parrain, aucune "cupola", pour centraliser le pouvoir. La Camorra est une juxtaposition de clans qui travaillent en autonomie chacun sur un territoire bien délimité. On retrouve cette organisation éclatée dans la N'Drangheta calabraise, encore plus difficile à pénétrer dans la mesure où le clan coïn-cide avec la famille proche. Contrairement à la mafia sicilienne ou à la Camorra, il n'existe pas de repentis en Calabre...

A Naples, les choses se gâtent quand un boss tente de s'imposer aux autres. En 1981, la tentative d'hégémonie de Raffaele Cutolo avait fait 273 morts.

Une certaine résignation gagne Vincenzo Ciotola dans son lycée modèle, Galileo- Ferraris. Pas de graffitis dans les couloirs, de la discipline dans les classes, du matériel pédagogique payé sur les fonds structurels européens, cette école est un sanctuaire où, rappelle le proviseur, "le dernier vol important remonte à 1997". Mais, reconnaît-il, "que peut-on offrir comme perspective à nos diplômés ? Dans le meilleur des cas, des emplois à 1 500 ou 2 000 euros par mois alors que l'économie facile de la Camorra leur en promet 1 000 par jour". De nombreux intervenants stigmatisent l'absence de l'Etat dans "ces zones où la police n'entre plus". Directeur du quotidien Corriere del Mezzogiorno, Marco Demarco ironise : "Les Napolitains crient au loup quand la Ligue du Nord d'Umberto Bossi parle de partition, mais ils ne se sont pas aperçus que, chez eux, sept quartiers avaient fait sécession."

Ancien curé de Scampia de 1993 à 2000, le sociologue jésuite Domenico Pizzuti confesse un manque de vigilance : "Ce trafic de drogue, on l'a toléré en l'assimilant à la contrebande de cigarettes comme si c'était une compensation à l'absence de développement." Dans le quartier de Forcella, au centre de Naples, autre haut lieu de la Camorra tenu par le clan Giuliano, don Luigi Merola tient un discours vigoureux. "En novembre 2003, j'ai dénoncé et fait arrêter 25 personnes, j'en avais assez de voir des mères désespérées parce que leurs enfants se droguaient,raconte-t-il. En agissant ainsi, je n'ai rien fait de contraire à l'Evangile."

Ce jeune prêtre de 31 ans a encore fait parler de lui fin mars, en se mettant à la tête des protestataires après la mort d'une adolescente de 14 ans, touchée à quel- ques mètres de son église par une balle qui visait le chef mafieux Salvatore Giuliano. Depuis, il est sous protection permanente de trois policiers. Depuis, dit-il aussi, "tout a changé pour le quartier qui a obtenu de l'éclairage public, des trottoirs, de la sécurité, etc.". Don Luigi ne déteste pas la provocation. Il projette aujourd'hui d'investir sur la mauvaise réputation du quartier en ouvrant, avec l'aide de la région, une quinzaine de boutiques, où les jeunes vendraient aux touristes des objets estampillés "Forcella" comme les Siciliens le font avec les produits "made in Corleone".

Pour lui, "la guerre actuelle est providentielle, car elle ouvre les yeux de l'Etat". De fait, Naples est devenue une "priorité nationale" pour Giuseppe Pisanu, le ministre de l'intérieur, qui s'y est rendu deux fois en quinze jours. Dans la salle des opérations de la Questure - "la plus moderne d'Italie grâce aux fonds structurels de l'Union européenne", précise son directeur, Antonio Del Gesù -, des opérateurs en blouse blanche surveillent leurs écrans d'ordinateur. C'est là que sont coordonnés les va-et-vient bruyants des forces de l'ordre sur tout le territoire de cette agglomération de près de 4 millions d'habitants. L'image satellite de Scampia montre des processions de fourmis ; ce sont les hommes de Pasquale Errico en route pour une énième descente... Un travail sans fin, et qui peine à porter ses fruits : samedi 11 décembre, la guerre des clans a fait quatre autres victimes à Scampia.

Pour Naples, le réveil est amer après dix années de calme apparent. Depuis 1993 et l'arrivée du centre gauche à la mairie, puis à la province et à la région, la Camorra semblait avoir disparu. La menace, souterraine et silencieuse était ignorée. Le nouveau maire, Antonio Bassolino, devenu ensuite ministre, puis président de la région, a voulu changer l'image de la ville pour l'ouvrir aux investisseurs étrangers et au tourisme. C'était l'époque du rinascimento de la cité parthénopéenne. "Pendant tout ce temps, nous avons minimisé le rôle de la Camorra parce que nous faisions une analyse politique erronée, explique Marco Demarco -Corriere del Mezzogiorno-. Nous pensions que l'existence de la Camorra n'était justifiée que par la présence d'une droite corrompue qui lui servait de relais. Celle-ci n'étant plus au pouvoir, la Camorra était condamnée à disparaître."

Selon lui, la gauche napolitaine a longtemps vécu dans le confort de ce syllogisme naïf. "Personne n'avait intérêt à soulever le problème", précise le journaliste. Mais le silence des autorités a fait les affaires des dizaines de clans mafieux, petits et grands, qui se répartissent le territoire de la Campanie. L'économie de la Camorra dépasserait celle de toute la région, avec un chiffre d'affaires estimé à 25 milliards d'euros, dont 16,5 milliards pour le trafic de drogue.

Les policiers considèrent que 80 000 à 100 000 personnes travaillent de près ou de loin pour les chefs. La région napolitaine serait devenue une plaque tournante pour toute l'Europe en matière d'héroïne et de cocaïne. Ciruzzo le millionnaire, tout-puissant qu'il est, n'est qu'un revendeur, alors que le vrai pouvoir serait détenu par les importateurs et les transformateurs. D'où la crainte que ces derniers, gênés par l'irruption de la police sur leurs terres, veuillent mettre fin eux-mêmes à la guerre du clan Di Lauro, en allongeant la liste des victimes.

Amato Lambertini, président de la province de Naples jusqu'à cette année, a décidé, vendredi 3 décembre, de faire renaître l'Observatoire régional sur la Camorra qu'il avait créé au début des années 1980. Cette expérience, qui avait permis de créer une base de données très éclairante sur le phénomène camorriste, a été arrêtée en 1993, quand M. Lamberti est entré en politique. "Une bonne analyse du phénomène est indispensable pour des actions adaptées", insiste le patron du Corriere del Mezzogiorno, partenaire de l'opération. A Scampia, où le camorriste est un voisin, pas besoin de longues études ; un groupe de rap local le dit dans une chanson, et l'écrit parfois sur les murs : "Tu habites en face de moi. Mais moi je ne vis pas comme toi."


photo : Paolo Di Lauro

# Posté le lundi 18 décembre 2006 14:52